La signature

« Môa, le clown » de Pierre-Yves Trémois (Cl. Site Trémois.com)

Tout stampassin débutant, avant de se lancer dans la carrière qu’il espère durable et rémunératrice, regarde autour de lui pour savoir comment il offrira au public ses premières estampes et comment il les signera. Un petit tour d’horizon sur ce qui se fait autour de lui, les conseils de son maître ou de son atelier lui montrent les pratiques en usage dans la profession qu’il embrasse, encore plein d’illusions. Il s’y rallie alors, sûr de suivre la bonne voie. Sur chacune de ses épreuves, il appose les mentions communément admises. Sous l’image, à gauche une fraction justificative du tirage, au centre le titre de l’estampe ─ parfois remplacé par la magrittienne mention Sans titre ─ et à droite la signature autographe ornent la marge inférieure de la feuille de papier, le tout tracé à la main avec un crayon gras.

Commencent ici les premiers doutes du stampassin débutant. Certes, apposer un nombre fractionnaire justificatif du tirage semble facile mais comment en déterminera-t-il le dénominateur ? Comme grandes sont ses espérances il le magnifie quelque peu. Quant au titre il s’en accommode aisément, au risque de friser parfois la redondance avec son image. Néanmoins, la signature autographe lui donne quelques tracas. Sera-ce celle des divers documents administratifs qui confirment son identité et son état civil ? Ou bien en sera-ce une créée spécialement pour cet usage exclusif ? Sera-t-elle parfaitement lisible par autrui ou complètement illisible ? Sera-t-elle bellement calligraphiée ou énergiquement négligée ? Ici, il passe du simple tracas à un abîme de réflexions, mais il lui faut bien choisir et ce choix l’entraînera, peut-être, jusqu’au sommet de la notoriété.

Cette façon de signer ses estampes est devenue largement majoritaire. Elle suit toujours le même schéma à quelques variantes près. Le nombre fractionnaire est remplacé si besoin par les mentions EA, HC, État 1, etc. On place le titre à gauche avant ou après la fraction justificative, ou bien tout à droite ou au centre. Parfois un millésime accompagne la fraction ou la signature. Quelquefois, un tampon coloré ou un timbre sec viennent confirmer l’authenticité de la chose. Bref, trois mentions, quelle que soit leur disposition : fraction justificative, titre et signature, figurent dans la marge inférieure sur la plupart des estampes contemporaines. Cet usage se transmet de génération en génération. Cependant, il n’en a pas été toujours ainsi et bien d’autres procédés sont possibles. Pourquoi faudrait-il alors se rallier exclusivement à cette coutume, certes bien établie ? Toutefois, mettre en question sa pertinence n’est-il pas s’interroger sur les motivations du choix de l’estampe comme démarche artistique originale ? N’est-ce pas vouloir sonder la personnalité des créateurs d’estampes qu’ils oblitèrent aujourd’hui de cette marque autographe ?

« Les deux Pantalons » de Jacques Callot (Cl. Gallica BnF)

Comme le développait la psychanalyste Anne-Marie Blanchard dans un article publié par le n° 39 du journal « Graver Maintenant – Les nouvelles » consacré à la signature : « …elle n’en est pas moins d’abord une affirmation de soi, comme en témoigne l’intérêt qu’elle suscite souvent chez le préadolescent. L’enfant s’intéresse très précocement aux traces que sa main laisse, souvent à son insu. Pourtant, ce n’est que tardivement qu’il cherche sa signature. Il est remarquable que ce soit souvent au moment où il renonce à dessiner, estimant qu’il n’y arrive pas ─ souvent suivant les critères que lui impose son entourage, vers dix ou douze ans. C’est alors qu’il abandonne plus ou moins les modèles d’écriture de l’enfance et invente sa propre signature, compare celle-ci à celle des autres, imite la signature des adultes qui comptent pour lui. En somme, il se cherche dans ce questionnement : qu’est-il pour lui et pour les autres ?…
…Il n’en reste pas moins que la signature d’une œuvre devrait être pour l’artiste le signe qu’il assume la responsabilité de son œuvre et accepte de se soumettre aux jugements des autres ─ pour le meilleur et pour le pire. Il sort de sa retraite intime, il devient un homme public avec ce que cela implique éventuellement d’inflation narcissique, de rejet ou pire encore d’indifférence.
Apposer sa signature, c’est se reconnaître comme sujet, affirmer son individualité, son unicité… »

En revanche, si cette analyse décèle bien les ressorts psychologiques de tout signataire, les fondements de son individualité et la légitimité de la signature, elle n’induit pas de procédés techniques qui permettraient matériellement d’apposer cette griffe sur sa création. Pourquoi alors ne faudrait-il pas faire de la matrice de l’estampe le lieu même où cette marque s’affirmerait ? Pourquoi ne s’inclurait-elle pas directement dans l’image dont elle est porteuse ? Il en fut fait ainsi pendant des siècles, en témoignent le monogramme d’Albrecht Dürer, la cursive de Jacques Callot suivie de fecit ou f., la double signature de Gustave Doré et de son graveur, le logo de Maurits Cornelis Escher, ou la calligraphie de Pierre-Yves Trémois, etc. pour ne citer que quelques-uns des stampassins les plus remarquables.

« Nature morte et rue » de M. C. Escher, xylographie, 1937
(Cl. Site M. C. Escher.com)

Mais, que faire de la fraction justificative du tirage qui par sa nature ne peut s’inclure dans la matrice ? Se pose alors sa raison d’être. Cette fraction devenue volontairement obligée demeure à la croisée des chemins du graveur, de l’éditeur ou du commanditaire, du collectionneur, de l’acheteur, du galeriste, voire du spéculateur, qui tous poursuivent des objectifs parfois divergents. Un dénominateur moindre hausserait-il le prix de vente de l’estampe ? Un rang moindre du dénominateur magnifierait-il sa notoriété et par conséquent son prix si ce n’est sa valeur ? Telles sont les nombres que chacun de ces acteurs soupèsent dans la curieuse enchère qui se mène entre eux et que le pauvre débutant a bien du mal à départager en regard de la valeur esthétique qu’il estime attribuer à ses estampes. Ainsi que le soulignait Maxime Préaud dans son article intitulé « Le graveur et l’infini » publié dans l’ouvrage collectif « Unique » édité par le musée Jenisch de Vevey (Suisse) en 2002 : « …Déterminer la cherté par la rareté se conçoit aisément, mais déterminer la beauté par la rareté n’est qu’une perversion très répandue. En revanche, si une estampe est belle, et si le tirage est égal, pourquoi la deux mille huit cent cinquante-septième épreuve serait-elle moins belle que la dix-huitième ? »

Ainsi ce débutant, devenu un stampassin chenu ou moins chenu mais embarrassé qu’il est de tirages invendus serrés dans ses cartons, a-t-il tendance à suivre la pente que lui impose le marché. Dans l’espoir de valoriser dès ses premiers tirages la matrice qu’il vient d’achever, il note souvent un dénominateur plus proche de un que de cent, et ceci indépendamment des contraintes que la technique utilisée impose. Toutefois, s’ouvrirait ici une autre histoire qui diverge largement de la signature de l’estampe qui demeure malgré la variété des manières de le faire parfaitement légitime, même au crayon gras.

Claude Bureau

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